Carnet de recherche #1
Carnet de recherches #1
Danser ensemble…Tous pareils, tous différents.
Danser ensemble
Qu’est-ce qui, dans certaines manières de danser ensemble, favorise le lien, la sécurité, la joie et le sentiment d’appartenance ?
Perdue lorsqu’il s’agissait de danser une suite de pas, toutes en ligne, sans pouvoir se regarder les unes et les autres ; heureuse et comme transportée par un élan fou de joie lorsqu’il s’agissait de virevolter « en manège » avec les autres petites danseuses de l’école de danse à Toulon.
Sérieuse, appliquée, soucieuse en essayant d’interpréter un solo soulevée par une force incroyable lorsqu’il s’agissait d’entrer en scène et d’y déployer une farandole à cinquante danseurs et danseuses.
C’est ce « danser ensemble », rencontré chaque fois que je me suis approchée de danses issues de cultures traditionnelles (ou d’origine traditionnelle), qui m’a le plus enthousiasmée dans mon parcours avec la danse. Et c’est ce qui a guidé mes pas, ma recherche : cette manière spécifique de danser ensemble que j’ai eu envie d’apprendre à construire et à partager.
J’ai cherché longtemps, seule, comment donner le plus possible de ce caractère spécifique à mes compositions chorégraphiques et à ma manière de transmettre la danse.
Quand j’ai découvert l’Expression Primitive avec France Schott-Billmann, les premières séquences m’ont tout de suite convaincue que j’avais trouvé la bonne adresse.
Je m’étais rendue à ce stage après avoir lu et appliqué dans mes ateliers, pendant de longues années, ce qu’elle avait théorisé sur le besoin de danser et la manière dont les êtres humains au fil des générations et depuis les débuts de l’humanité ont créé du sens et du lien à travers le rythme et les danses collectives².
J’avais dans mes bagages mes expériences de danse classique, de danse moderne, de danse jazz, de danse contemporaine et de danse folklorique. J’avais fréquenté assidûment les bals trad. Et j’étais partie expérimenter une autre vision de la danse en Afrique pendant deux ans.
Il était temps d’aller rencontrer celle qui avait écrit ce livre : il me manquait des éléments.
Sa théorie disait de manière admirable ce que je ressentais. Elle y décrivait une grande partie des dispositifs que j’avais créés de manière intuitive. Mais cela ne me suffisait pas pour réussir à transmettre cet « esprit » de la danse que je cherchais à voir apparaitre, tel que je l’avais moi-même expérimenté.
Il s’agissait de parvenir à faire vivre aux participants un « état de danse » spécifique, découvert est expérimenté dans des contextes traditionnels et rituels mais dans un propos résolument actuel, universel. Il ne s’agissait pas de « transplanter » une culture, ni même de s’en approprier les formes et les effets mais de pouvoir créer du nouveau qui soit porteur de la même essence.
Je suis donc partie à Gentilly pour participer à une journée sur l’équinoxe de printemps organisée et animée par France Schott-Billmann.
Une journée à Gentilly
La journée et ses différentes étapes restent très ancrées dans ma mémoire.
Nous avons commencé par marcher dans l’espace en échangeant un regard bref avec les autres.
Les premières consignes m’ont plu ! Sympa, simple, amusant de voir que, petit à petit, nous nous mettions tous à sourire, naturellement ; que les visages se modifiaient dans leur expression, dans la manière de manifester le contact avec l’autre.
Même notre manière de marcher changeait !
Puis France Schott-Billmann nous a placés en dispositif frontal : danseurs et danseuses en ligne, lui faisant face.
Moins amusant : je me suis retrouvée en classe de danse.
Le récit qui nous fut proposé m’a d’abord surprise : « Nous allons sortir de terre, de ce qui est lourd. »
En fait, il s’agissait de bondir en avant, en arrière, sur le côté, puis de l’autre côté, de tourner dans un sens, puis dans l’autre.
Intense.
Le mouvement m’a plu, il me rappelle la danse africaine. Je connais, c’est simple et donc je fais des liens. Je suis rassurée : je sais que ça, je vais y arriver…
Nous sommes ensuite invités à « mettre la voix ». Le son, un « Hé ! » scandé à l’unisson, me donne des frissons. Moi qui suis, à ce moment-là, timide dans le chant, je n’éprouve aucune hésitation.
Il se dégage tout à coup quelque chose de spécial : émotion du faire ensemble, de se sentir associé, d’être avec. Il semble que cela nous trans-porte dans le mouvement.
C’est intense, mais il est plaisant de faire cet effort. Ça secoue un peu le cocotier. Ou la vase accumulée dans l’immobilité de nos corps ? Je ne sais pas, mais ça nous déride sans effort.
Voir les autres du coin de l’œil en train de sauter m’aide et me stimule. Moi aussi, je veux le faire. J’aperçois des sourires et je croise un regard : connivence.
Nous sommes tous surpris et dans la même galère pour ainsi dire : car sortir de ce qui est lourd et d’entrer de jeu sauter comme des cabris n’est pas l’entrée en matière la plus facilitante qu’il soit.
Certains semblent mieux que d’autres s’en sortir. Ils doivent connaître. Classe unique. Ils nous entraînent à la fois par leur dynamique et par de gentils appels du regard. Nous pouvons les suivre et nous caler sur eux.
Ici, il semble que ce soit autorisé de danser et de regarder celui ou celle d’à côté !
La séquence est intense. C’est le tout début du stage. Je trouve que ça commence fort.
Il y avait du challenge avant même de commencer : le trac, l’inquiétude, le souci de bien faire, d’être bien vue, les autres que l’on ne connaît pas, France Schott-Billmann qui a l’air d’être une grande dame pleine d’autorité. Notre rapport à la figure d’autorité, à la classe de danse…
Et donc, sur mes épaules, des kilos d’ego qui se sont perchés là pour contrôler la situation.
Pour sauter, c’est lourd.
Voir les autres, dans la même situation que moi, me voir dans ce moment simple, me fait me sentir un peu plus heureuse et un peu moins sérieuse.
Sortis de cette première séquence, nous nous redressons et, curieusement, nous nous adressons spontanément les uns aux autres, en soufflant et en riant de concert.
C’est tout à fait étrange à vivre, car la plupart du temps, entre deux exercices dans un stage ou une classe de danse, c’est plutôt un silence que je trouve gênant qui s’installe.
C’est à croire que vivre cette petite épreuve physique a créé en nous le désir de se mettre en relation.
Est-ce l’effort ?
L’effort partagé ?
Le rythme commun ?
Le fait d’avoir traversé ensemble quelque chose de légèrement difficile mais accessible ?
Le rire ?
Le regard des autres ?
Le regard de l’animatrice ?
France Schott-Billmann nous félicite :
« Vous avez bien bondi. »
Elle nous félicite vraiment : nous sentons que nous avons été vus.
« Maintenant que nous sommes sortis de ce qui est lourd, nous voyons qu’il y a de l’autre et nous allons nous saluer. »
Se saluer ?
Je crains le pire.
Les moments de danse face à face qui durent des plombes avec quelqu’un que je ne connais pas et qui doit me regarder dans les yeux, et vice versa… je crains !
Qu’avec ladite personne je doive échanger quelques mouvements de danse durant des minutes qui ressemblent de ce fait à des heures me déplaît. Je suis sur la défensive.
France Schott-Billmann nous propose un geste simple, précis, en quatre temps, pour « aller vers quelqu’un », et un autre, précis lui aussi, en quatre temps et amusant, pour saluer chaque personne à qui nous ferons face.
Nous devrons aussi suivre le rythme, qui va accélérer.
Le style, le rythme, encore une fois, me ramènent en Afrique.
Nous commençons ces salutations.
C’est joli à faire.
D’abord sur place, puis nous sommes invités à rencontrer les autres à chaque cycle. Cet ensemble est immédiatement beau. Les voix se mêlent et les gestes se déploient un peu plus à chaque rencontre. Ça devient puissant.
Mes gestes mutent selon la personne qui est en face de moi. J’observe les manières différentes de réaliser le geste, de se rencontrer : chacune est unique.
Et pourtant, nous faisons tous la même chose.
Je rencontre France Schott-Billmann au détour d’un virage. Je suis un peu impressionnée, puis je croise son regard, joueur, bienveillant. Je me décontracte et me rassure.
Je nous vois, tous pareils et tous différents.
Je me sens acceptée. Je suis comme les autres et différente, telle que je suis. Je peux y arriver ou me tromper, et ça reste très amusant.
La musique accélère : tous autant que nous sommes, nous essayons de suivre. Sans aucune tension. Il n’y a pas d’enjeu et nous le savons.
Intuitivement — ou est-ce dans la manière dont les séquences nous sont proposées ? — nous percevons qu’il s’agit de jouer plus que de réussir.
Plus ça va vite, plus nous galérons à réaliser le geste initial convenablement… et plus nous rions.
Nous rions parce que nous sommes drôles !
Les rires fusent, on s’accroche pour continuer, à la fois joueurs et sérieux.
Et STOP !
Le ton est ferme. Nous stoppons net notre geste dans l’élan, et ça aussi, c’est hyper agréable. Incroyable sensation de l’arrêt après toute cette exubérance.
Nous devons garder la position. Regarder les autres autour de nous.
Nous sommes sérieux, ça l’est, mais en même temps tout sourire.
Ai-je jamais vu un cours de danse comme celui-là ?
Justement, ce n’est pas un cours.
France nous dit : « Nous ne sommes pas seuls, il y a de l’autre. »
Si on m’avait demandé de sourire à mon partenaire le plus proche sans avoir vécu cette séquence avant, j’imagine la qualité forcée du sourire qui me serait venu.
Là, nous nous regardons sans sourire particulièrement. Mais nos visages et les contacts visuels sont détendus, un tantinet rieurs pour certains… dont moi.
Et si danser ensemble ne suffisait pas ?
Et si, pour permettre aux personnes de vivre une rencontre dans la danse, il ne suffisait pas seulement de placer deux personnes face à face et de leur demander de danser ensemble ?
Ça commence à m’intéresser et à m’intriguer.
Où allons-nous aller à présent ?
Ce que je comprendrai beaucoup plus tard
Je comprendrai beaucoup plus tard que, de Gentilly à d’autres expériences de danse très éloignées les unes des autres, quelque chose se retrouve.
Être à Gentilly en train de danser sur une percussion simple, avec des gestes issus d’une culture chorégraphique contemporaine et pour support le récit symbolique de l’équinoxe de printemps ; rencontrer ailleurs les mythes pyrénéens de l’ours ; être le maillon d’une farandole provençale ; une toupie parmi les autres dans un « manège de tours piqués » sur une marche de Radetzky ; ou vivre une danse de baptême à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso : ce ne sont évidemment ni les mêmes danses ni les mêmes cultures. Et pourtant, quelque chose m’y semble structurellement familier.
Je découvrirai, notamment au cours de mon parcours d’études à l’Atelier du Geste Rythmé auprès de France Schott-Billmann, combien les structures rythmiques et les dispositifs sous-jacents peuvent contribuer à cet enthousiasme.
Le rythme répétitif, qui structure le propos en donnant à tous un tempo pour les pieds et les gestes.
Le rythme qui structure la durée des séquences-récits chorégraphiques et leur confère un effet d’alternance grisante.
Le rythme garant du cadre, stimulant et contenant à la fois.
Le rythme qui dicte le temps de l’échange avec l’autre et celui de la séparation.
Le rythme qui fonde la règle du jeu et permet le débordement… à l’intérieur du rythme.
Le rythme dans lequel le groupe de danseurs et danseuses entre à l’unisson et forme comme un grand corps synchrone qui se berce.
Le rythme, à suivre impérativement, mais sur le ton du jeu. Et du « je », chacun à sa manière.
Sérieusement, mais sans se prendre au sérieux.
Jeux de mains pas vilains, pieds de nez à la rigidité, jeux de pieds qui nous emmènent toujours un peu plus loin, nous font voir d’autres sens, d’autres parts de nous-mêmes. Jeux dans un partage collectif qui nous emporte un peu au-delà de la raison, et rythme qui rassure : nous savons quand cela s’arrête.
Comment puis-je suivre exactement la même règle que les autres et pourtant me sentir davantage moi-même ?
Cette règle, je le sais maintenant, n’est pas une règle qui sort de nulle part. La pulsation, le balancement, le jeu rythmique viennent faire écho, pour moi, à quelque chose de profondément corporel : le battement du cœur, le va-et-vient de la respiration, le balancement de la marche. Nous retrouvons ces mouvements dans les codes de danses simples et répétitives : avancer, reculer avec les autres, se balancer ensemble dans une direction, puis dans l’autre… Cela est tout simplement grisant.³
Et puis les règles qui régissent cette danse — ou ces jeux rythmés, pourrait-on dire — sont simples. Elles sont les mêmes pour tous.
Assez simples pour que nous puissions tous y entrer ; assez variées et requérant suffisamment d’attention et de compétences pour que nous puissions nous sentir mis au défi et éprouver le plaisir de réussir.
Quand nous réussissons, c’est un chef-d’œuvre collectif ! Nous faisons du beau ensemble.
Comment décrire cela ?
Les consignes sont suffisamment variées, les formes suffisamment belles pour que nous nous y amusions. Leur niveau de difficulté nous permet d’explorer notre réponse singulière.
Nous suivons une règle, celle du rythme, celle du geste et de la séquence telle qu’elle nous a été transmise, mais nous ne nous sentons pas étriqués dans un mouvement irréalisable, ni épiés dans la qualité de sa réalisation.
Invités à faire du mieux que nous pouvons, certes, mais surtout à participer et à explorer ce que nous pouvons créer à l’intérieur du cadre du rythme et de la forme des gestes-symboles qui nous sont proposés.
Il y a aussi le regard des autres lorsque nous nous croisons.
Lors de ces danses, ce regard peut être neutre mais, plus souvent, il est chaleureux, positif ou espiègle. Il signifie, il valide en quelque sorte ce que nous sommes en train de faire : nous jouons ensemble.
Et ça fait, simplement, du bien.
Ces dispositifs, tels qu’ils sont conçus, nous donnent aussi le temps et la possibilité de lever le nez, de quitter un peu l’attention portée à nous-mêmes et de voir les autres. Les gestes simples et répétitifs libèrent de l’attention.
De plus, les gestes et les structures des danses proposent des temps d’échange précisément délimités. Nous pouvons nous encourager.
Nous voyons que ce que font les autres est différent, que chacun est différent et que, pourtant, c’est bien !
Et quand on me regarde, on me sourit. Ça doit donc être bien aussi !
Je ne me sens pas invitée à m’uniformiser.
Ensemble, nous relevons de petits défis à chaque proposition.
L’animateur ou l’animatrice ne danse pas nécessairement avec nous : il n’y a pas de « chef-exemple » à suivre en permanence. Facile, mais pas gagné d’avance : il faut participer, y aller de soi.
La réussite de la séquence nous fait du bien. Cette réussite est partagée et validée en groupe.
France nous observe, mais rien n’indique dans son attitude ou son regard qu’elle attende la perfection. Chaque geste, chaque élan, chaque note de la voix qui manifeste notre participation est reçu, valorisé par sa voix, son regard…
« Ni trop ni pas assez. »
Et c’est bon. Ça m’encourage à être moi.
Dans les danses traditionnelles africaines ou occidentales que j’ai pu pratiquer, c’est avec les musiciens et les autres danseurs que j’ai également vécu ces échanges qui valorisent la singularité de chacun au sein d’un code rythmique et gestuel commun.
À partir d’un code commun, chacun, chacune peut être… simplement lui-même ou elle-même.
Se sentir accepté tel que l’on est, pouvoir participer sans avoir à disparaître dans le groupe : cela fait du bien. Cela peut nous rendre plus heureux, plus audacieux, plus disponibles.
Et les relations avec les autres semblent alors devenir plus faciles et plus fluides.
Patricia Reinhold von Essen
2-Schott Bilmann F. Le besoin de danser. 2021. Odile Jacob.
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Le Bal poussière® ? J’ai adoré . Je m’abonne ! Pat est une comédienne, une conteuse, elle nous emporte dans la danse comme dans un rêve! Je ne sais pas comment elle fait mais on on danse tous et en plus c’est beau .Et on apprend mille chose fort intéressantes !
Joelle
“ Je me sens bien dans tout moi ”
Martine. Lille.